Il y a une phrase que l’on entend depuis trente ans dans le débat politique français, avec une régularité décourageante « il faut travailler plus« . Travailler plus longtemps, travailler plus d’heures, cotiser davantage. Comme si le seul levier concevable pour financer nos retraites, notre système de santé et nos services publics était d’extraire encore un peu plus d’un facteur de production, le travail humain, qui se transforme précisément sous nos yeux à une vitesse sans précédent. Nos candidats pour 2027 sont tous sur cette ligne du travailler plus et c’est réellement inquiétant.
Ce discours n’est pas seulement étroit. Il est, à certains égards, malhonnête. Car les sources de revenus complémentaires pour un État existent. Elles ont été explorées ailleurs avec un succès remarquable. Et la France, elle-même, a tenté l’aventure, avant de la saborder par manque de courage politique à long terme.
Voilà ce que cet article se propose de documenter, sans idéologie, avec les chiffres.
Ce que d’autres ont compris, la rente sur le capital public
La Norvège est l’exemple le plus souvent cité, et pour cause puisque c’est le plus spectaculaire. En 1990, le gouvernement norvégien crée le Government Pension Fund Global (GPFG), alimenté par les excédents de son secteur pétrolier et gazier. Le principe est simple, presque évident en y réfléchissant, celle de transformer une ressource épuisable en capital financier durable, investi à l’étranger pour ne pas déséquilibrer l’économie locale, et dont seuls les rendements, pas le principal, viennent alimenter le budget de l’État.
Les résultats, aujourd’hui, donnent le vertige. En mai 2026, le fonds pèse plus de 2 200 milliards de dollars, soit environ 340 000 dollars par citoyen norvégien. En 2025, il a affiché une performance de +15,1 % soit plus de 565 millions d’euros de gains par jour. Ce fonds finance en moyenne 20 % du budget national de la Norvège. Sa règle d’or, fixée par le Parlement, ne jamais dépenser plus de 3 % de la valeur du fonds par an. Le capital, lui, reste intact pour les générations suivantes.
La Norvège n’est pas un cas isolé. L’Irlande, Singapour, les Émirats Arabes Unis, l’Alaska aux États-Unis, de nombreuses entités étatiques ont bâti des véhicules similaires, avec des résultats probants. Le principe n’est pas idéologique, il est comptable. Un État peut, comme un grand family office, se constituer un patrimoine financier productif et vivre partiellement de ses rendements.
La France a essayé et elle a abandonné en cours de route
Ce que peu de gens savent, c’est que la France n’a pas ignoré cette piste. En 1999, sous le gouvernement Jospin, le Fonds de Réserve pour les Retraites (FRR) est créé par la loi. Son objectif initial est clair et ambitieux, constituer d’ici 2020 une réserve de 150 milliards d’euros, destinée à amortir le choc démographique du papy-boom sur notre système de retraite à partir des années 2020-2040.
Le fonds commence à être abondé, investi sur les marchés financiers. Il fonctionne. Au 1er janvier 2011, après onze années d’existence, le FRR affiche 37 milliards d’euros d’actifs et a dégagé 5,62 milliards d’euros de produits financiers depuis sa création, sans que le principal ait jamais été touché.
Puis vient la réforme des retraites de 2010. Face à l’urgence des déficits immédiats, le gouvernement fait un choix radical : il détourne le FRR de sa mission originelle. À compter de 2011, le fonds est contraint de verser 2,1 milliards d’euros par an à la Caisse d’amortissement de la dette sociale (CADES). Ce versement perdurera jusqu’en 2024, réduit à 1,45 milliard à partir de 2025 et jusqu’en 2033. Au total, plus de 35 milliards d’euros auront été prélevés sur le fonds pour combler des déficits courants. L’objectif initial de 150 milliards, abandonné.
Au 31 décembre 2024, le FRR ne détient plus que 20,4 milliards d’euros d’actifs. Ce n’est pas un échec de la stratégie d’investissement, c’est un échec de volonté politique. L’outil était bon. On l’a utilisé comme tiroir-caisse.
C’est là que réside le vrai problème, non pas l’absence d’idées, mais l’incapacité chronique à les défendre dans la durée face aux impératifs électoraux du court terme.
Le travail se transforme et donc le socle même de l’argument s’effondre
L’argument du « travailler plus » repose sur un présupposé implicite, que le travail humain restera le principal facteur de création de richesse à l’horizon des prochaines décennies. Or c’est précisément ce présupposé qui vacille.
L’automatisation, portée par l’intelligence artificielle générative, ne ronge plus seulement les emplois peu qualifiés ou répétitifs. Elle s’attaque désormais à des fonctions cognitives complexes, analyse juridique, production de code, rédaction financière, diagnostic médical de premier niveau. Des pans entiers de l’économie, qui constituaient des emplois stables et bien rémunérés pour des millions de Français, se transforment structurellement. Ce n’est pas une projection futuriste : c’est une réalité documentée par les entreprises elles-mêmes. La Ethereum Foundation vient d’annoncer une réduction de 20 % de ses effectifs, citant explicitement l’augmentation du « levier individuel » permis par l’IA, autrement dit : moins de personnes, capables de faire davantage.
Dans ce contexte, demander aux Français de travailler plus longtemps pour financer un système conçu pour une économie du XXe siècle revient à soigner une fracture avec du sparadrap. La question pertinente n’est pas « combien d’heures travaillées ? » mais « comment mobiliser les autres facteurs de production, le capital, la technologie, l’actif, pour assurer la soutenabilité de nos systèmes collectifs ? »
L’horizon qui s’ouvre, les Real World Assets et la nouvelle frontière du capital
C’est ici que la convergence entre TradFi et DeFi devient politiquement et économiquement stratégique.
Les Real World Assets (RWA), actifs réels tokenisés sur blockchain, représentent la prochaine étape logique de la gestion d’actifs à grande échelle. L’idée est simple dans son principe, représenter des actifs traditionnels (obligations souveraines, immobilier, crédit privé, matières premières, fonds monétaires) sous forme de jetons numériques circulant sur des infrastructures blockchain, permettant ainsi fractionnement, liquidité 24h/24, règlement quasi-instantané et transparence on-chain.
Les chiffres de marché disent mieux que les discours à quel point cette convergence est déjà en cours. La valeur des RWA on-chain (hors stablecoins) est passée d’environ 6 milliards de dollars début 2025 à plus de 30 milliards de dollars mi-2026, soit un quasi-quadruplement en un an. Les bons du Trésor américain tokenisés en constituent le moteur principal, avec une croissance multipliée par 10 depuis la mi-2024.
Les institutions les plus conservatrices du monde de la finance ont pris position. BlackRock, avec son fonds BUIDL, un fonds monétaire tokenisé adossé à des bons du Trésor américain, affiche une capitalisation boursière d’environ 2,17 milliards de dollars et une valeur totale verrouillée dépassant 2,6 milliards de dollars sur les réseaux. Franklin Templeton, KKR, Ondo Finance, la liste des acteurs institutionnels engagés sur les RWA s’allonge chaque trimestre. Selon plusieurs études (BCG, Citi), le marché des RWA pourrait atteindre 16 000 à 30 000 milliards de dollars d’ici 2030.
Ce mouvement n’est pas anecdotique. Il redessine l’architecture même de la gestion d’actifs mondiale. Et la France, avec son cadre réglementaire en train de se préciser via MiCA et le régime pilote DLT, dispose d’atouts pour ne pas rater ce virage.
Une vision, et si la France se dotait enfin d’un vrai fonds souverain augmenté ?
Que pourrait-on imaginer concrètement ?
Un fonds souverain français digne de ce nom, appelons-le provisoirement le Fonds de Prospérité Nationale, doté d’une gouvernance indépendante, d’un mandat long terme et d’une règle d’or constitutionnelle interdisant tout prélèvement sur le principal. Ce fonds serait alimenté par des flux identifiables avec une part des recettes de privatisation, une fraction des excédents fiscaux en période favorable, les dividendes des participations de l’État dans les grandes entreprises cotées.
Sa stratégie d’investissement s’appuierait sur les meilleures pratiques mondiales comme des actions mondiales diversifiées, des obligations souveraines, de l’immobilier institutionnel, et, c’est là que la vision contemporaine s’impose, une allocation croissante aux actifs réels tokenisés. Non pas pour spéculer, mais pour accéder à des classes d’actifs jusqu’ici réservées aux plus grands institutionnels, avec une liquidité et une transparence que les structures traditionnelles ne permettent pas.
Les RWA offrent précisément ce que recherche un fonds de cette nature, des rendements adossés à des actifs tangibles, immobilier, crédit privé, infrastructures, avec une programmabilité des revenus (loyers, coupons) et une diversification géographique aisée. Ce n’est pas de la spéculation cryptographique. C’est de la gestion patrimoniale modernisée.
L’immobilier, secteur que je boulverse à travers RheosCapital.com, est à ce titre particulièrement illustratif. La tokenisation d’actifs immobiliers institutionnels permet d’accéder à des rendements stables, décorrélés des marchés actions, avec une liquidité que les structures en dur ne permettent pas. Un fonds souverain qui allouerait même 5 % de ses actifs à des RWA immobiliers tokenisés bénéficierait d’une diversification réelle et de rendements courants prévisibles. C’est exactement ce vers quoi tendent les grands gestionnaires mondiaux.
Les objections et les réponses
« La France n’a pas de revenus pétroliers comme la Norvège. »
C’est vrai. Mais la Norvège n’est pas le seul modèle. Singapour (GIC, Temasek) a bâti ses fonds souverains sans ressource naturelle dominante, simplement en décidant que les excédents budgétaires seraient capitalisés plutôt que redistributés immédiatement. L’Irlande fait de même avec une fraction des recettes fiscales liées aux multinationales. La ressource n’est pas le pétrole : c’est la discipline budgétaire et la vision à long terme.
« Les marchés sont volatils. »
C’est exact, et la volatilité à court terme est réelle, le fonds norvégien lui-même a perdu 116 milliards d’euros au premier trimestre 2026 dans des conditions de marché difficiles. Mais sur le long terme, la performance annualisée du FRR depuis 2004 est de 4 %, et le GPFG norvégien a affiché +15,1 % en 2025. Ce qui est volatile à court terme est productif à long terme, à condition de ne pas céder à la panique et de protéger le principal des pressions politiques immédiates. C’est précisément ce que la France n’a pas su faire avec le FRR.
« C’est trop complexe à mettre en œuvre. »
La France dispose déjà d’institutions capables de gérer cette complexité, la Caisse des Dépôts et Consignations, Bpifrance, le FRR lui-même. Il ne s’agit pas de créer ex nihilo mais de clarifier les mandats, de garantir l’indépendance politique des décisions d’investissement et d’élargir progressivement l’univers d’investissement aux actifs de demain.
En conclusion
La vraie question n’est pas technique. Elle est politique, au sens noble du terme, quelle société voulons-nous transmettre ?
Une société qui épuise ses actifs humains en leur demandant de travailler jusqu’à l’usure, pendant que les capitaux publics dorment ou sont dilapidés dans des déficits courants ? Ou une société qui capitalise intelligemment, qui mobilise les outils financiers contemporains, y compris les actifs réels tokenisés, pour faire fructifier le patrimoine collectif et en distribuer les fruits à tous ?
La mutation du travail n’est pas une menace à conjurer, c’est une invitation à penser autrement la production de richesse et sa distribution. Les pays qui l’ont compris, et qui ont eu le courage de bâtir des instruments durables plutôt que de céder aux urgences électorales, en récoltent aujourd’hui les fruits. La Norvège gagne chaque jour ce que la France met des semaines à débattre.
Il n’t pas trop tard pour changer de cap. Mais il faudra de l’honnêteté intellectuelle, une vision à vingt ans, et la volonté de protéger les instruments qu’on se donne contre les appétits du court terme.
C’est, au fond, une question de sérieux. Et de respect envers les générations à venir.
Je suis le fondateur de Rheos Capital, société de gestion d’actifs tokénisés adossée à l’immobilier, et animateur du podcast RealAssets.fr. Il s’intéresse à l’intersection entre les marchés immobiliers, la gestion d’actifs et les nouvelles infrastructures financières numériques, notamment les Real World Assets (RWA).
→ Pour suivre les sujets RWA au quotidien : realassets.fr
Sources principales :
- Norges Bank Investment Management (NBIM) — Rapports annuels et trimestriels 2025-2026
- Wikipedia : Government Pension Fund Global — données vérifiées au 08/07/2026
- Fonds de Réserve pour les Retraites (FRR) — fondsdereserve.fr
- Sénat français — Rapport sur les réserves des régimes de retraites
- RWA.xyz — Données on-chain au 18 juin 2026, 26,71 milliards de dollars de valeur distribuée
- CoinGecko — Capitalisation du marché RWA tokenisé, 19,32 milliards au 31 mars 2026
- BCG / Citi Research — Projections marché RWA à horizon 2030, 16 000 à 30 000 milliards de dollars
- CryptoActu — RWA tokenisés, le marché franchit 34 milliards de dollars (mai 2026)